03.12.2006
A. Le "Bel-Air" de la Ville
A maints égards, la Sibérie ressemble au Far West américain. Ainsi, le XIXe siècle est également l’époque d’une ruée vers l’or, mouvements de la droite vers la gauche, ou de la gauche vers la droite, comme s’ils allaient se réunir à un point imaginaire du Pacifique. Des petits négociants, comme le dit l’expression « s'enrichissent du jour au lendemain ». Une simple pépite de métal jaune transforme des serfs en fuite et des bagnards en hommes d'affaires courtisés. Quelques millionnaires paradent le long des boulevards nouvellement tracés de la ville, nommée pompeusement le Petit Paris de la Sibérie – combien d’émules urbaines parisiennes sur le globe ! Une anecdote qui se retrouve dans tous les guides conte qu'un prospecteur chanceux acquiert un lit à baldaquin, qu'il juge ensuite trop beau pour être utilisé: «Je dors dessous», confie-t-il. Les plus voluptuaires expédient leur linge à Londres: le seul endroit au monde, prétendent-ils, où les lavandières blanchissent les chemises comme il convient. Ceux de Manaus possédaient les mêmes pratiques. Et tant pis s'il faut attendre un an le retour des vêtements propres.
1879 est une de ces dates-clefs, un incendie ravage les trois quarts de la cité durant trois jours. Toute ville de ce nom se doit-elle de subir un cataclysme autour duquel leurs citoyens se soudent ? Songer aux chutes des villes d’empire, aux désastres de Lisbonne, Londres, Los Angeles et de la Nouvelle-Orléans ? Le gouverneur de Sibérie contraint les propriétaires à rebâtir leurs demeures en pierre. Rapidement, la reconstruction d'Irkoutsk vire au concours d'élégance: chaque famille entend posséder le palais le plus raffiné, le manoir le plus délicat, la façade la plus travaillée. Obligation coûteuse et impopulaire à l'époque, mais qui permet de concentrer les familles les plus fortunées dans le centre-ville, qui égrenent encore de surprenants palais, dont le Nom et celui de la famille ou du marchand qui le fit bâtir, subsistent: Vtorov, Trapeznikov, Sibiryakov,...
Sukachyov fonda l’actuel musée des beaux-arts, dont voici la façade quelque peu décrépite.
Ce musée donne un sentiment de décrépitude qu’augmente encore la présence de babouchka emmitouflées, qui se retrouvent par paire dans toutes les salles, recouverte d’une mantille de feutre couleur taupe.
Alceste affirme que le gouvernement leur donne une pension de misère et que le seul moyen de se réchauffer est de hanter les couloirs et les salles des institutions publiques. Son affirmation est sans doute pertinente, quand on considère les isbas semi-éboulées des quartiers anciens. Car, assez étonnament, le centre-ville est plutôt bien préservé. Quelques palais et des églises ont été détruites pour faire place à des édifices vomitifs, mais dans l’ensemble le tissu urbain est antérieur à la catastrophe bolchévique. Les bâtiments à la Le Corbusier soviétique sévissent surtout dans les faubourgs. Le noyau historique conserve donc, hormis sur ses grands axes, sa structure des isbas parsemées comme dans un paysage de campagne et de belles églises repeintes et aux bulbes redorés.
Quelques unes des isbas sont rénovées, trop rénovées même, pimpantes, clinquantes, mais la plupart, dégradées et affaissées, ressemblent à des boîtes de conserve jetées sur la voirie. Néanmoins, la neige donnait à l’ensemble une image féée, d’autant que les bulbes bleu et or récemment repeints fendaient l’air au-dessus d’eux, dans leurs renflements bonhommes.
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B. Transsibérien I - Le Syndrome des Syrtes
Après le syndrome de Stendhal et un nouveau venu inventé pour les Américains en vadrouille à Florence, le syndrome du David de Michel-Ange, voici le syndrome des Syrtes, ou comment un endroit, une croisée des chemins donne le vertige, permet à un besoin impérieux, irrépressible de s’en aller vers l’ailleurs d’envahir le corps, entraîne à la folie des voyages, des départs, des parcours vers l’inconnu.
Je me rappelle très bien, lors d’une virée au Maroc, parvenus en bordure du désert du Sahara et de ses premières dunes, un prétendu Touareg nous propose une ballade en chameau et devant notre refus nous apostrophe : « comment, vous arrivez au bout du monde et vous ne voulez pas découvrir les dunes de sable! ». Je lui avais répliqué que la terre étant ronde, les « bout du monde » n’existent pas. Il ne fut pas très content, et ma réponse était stupide, mais j’étais énervé de me retrouver dans un guet-apens pour touristes à la fin d’une piste. Certes, les finistères n’existent pas objectivement, puisque nous vivons sur un globe, mais l’impression subjective des extrémités de monde est quant à elle bien vivace : franchissant le Cap de Bonne Espérance, à la pointe des monts de Sintra, au sommet du volcan du Teide, admirant la courbures de l’Océan. Mais il est surtout d’autres lieux qui invitent au voyage, certains ports, bien sûr, comme Lisbonne ou Valparaiso, mais aussi des villes de bord de steppes, de mer, de forêts, de montagnes, et toutes les villes-étapes qu’ont égrenés les périples humains.
L’œuvre de Julien Gracq, le Rivage des Syrtes, est considérable pour plusieurs raisons. Celle, universellement admise et commentée par l’auteur, de la vieille civilisation qui entend commettre un suicide d’elle-même, dans une « distillation », un « sublimé » de l’histoire. Mais il y a également les mélancolies de la déception amoureuse, celles d’Aldo qui appartient « à une des plus vieilles familles d’Orsenna » ; Aldo qui distille d’un alambic intime cette soif de l’ailleurs, du lointain, qui n’hésite pas à franchir les limites et à s’aventurer sous le volcan agressif, brasillant dans la nuit, symbole du Farghestan antagoniste. L’ailleurs relève du vertige, de l’irrépressible. Il devient impérieux de s’en aller, quoique cela puisse coûter. Le mouvement est incoercible.
Philippe[s] nous confie qu’il passa trente-six heures en 1992 dans un train entre Chongqing et Xian, mais qu’’il s’en lassa vite ; émule, sans doute, de Blaise Cendrars :
A partir d’Irkoutsk le voyage
devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train
qui contournait le lac Baïkal
En 1987, j’avais passé 25 heures dans le Train Bleu reliant la Ville du Cap à Johannesburg. Un pays isolé par l’embargo international, une monnaie dévaluée et des Africains blancs qui me bassinaient à justifier l’apartheid à chaque occasion. De ce voyage, je croyais ne jamais devoir m’en lasser. Il est vrai, je m’étais copieusement soûlé et j’avais eu le soir comme compagne de table une jeune fille particulièrement allègre du Zimbabwe. Les couverts tintinnabulaient tandis que nous longions les Drakensberg. Et dans cette gare de Sibérie, en forme typique de gâteau de mariée, style IIIe République, comme si un Tsar l’avait fait démonter pièce par pièce d’une exposition universelle pour l’exiler en compagnie de plusieurs milliers de ses sujets,
dans cette station à l’architecture si familière, je ressentais l’envie d’explorer d’autres latitudes, arpenter sous d’autres Tropiques, peuplades à découvrir, épeler leurs syllabes selon une litanie chamanique : les Aléoute, les Tchouktche, les Chouvane, les Dolgan, les Entsy, les Evenk, les Even, les Inuits, les Itel'men, les Ket, les Khanty, les Koryak, les Kumandint, les Mansi, les Nanai, les Negidal, les Nenet, les Nganasan, les Nivkhi, les Orochi, les Orok, les Saami, les Sel'kup, les Shor, les Teleoute, les Tofalar, les Tuvian-Todzhynt, les Udege, les Ul'chi, les Yukagir,...
Et le train aurait dû arriver en gare. Les colporteurs auraient dû sortir de leur léthargie l’espace d’un arrêt. Les babouchkas postées auraient dû se réveiller de leur torpeur pour offrir du thé jaillissant d’un samovar fuligineux, ou des fruits. J’aurais dû m’engouffrer dans un des wagons. Je suis persuadé que des gens l’on fait. Je me serais rappelé ce passage de la Recherche où le Narrateur parle de ces lieux spéciaux,
les gares, lesquels ne font presque pas partie de la ville mais contiennent l’essence de sa personnalité de même que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.
Elles contiennent surtout une autre essence, un concentré d’adieux, un distillé de tous les sentiments humains qui peuvent se révéler quand on entreprend un voyage.
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C. Transsibérien II - Le point & la ligne
A faire part également de cette «impression du point et de la ligne». Le Transsibérien s’imagine comme une ligne, longue rayure sur le monde de plus de 10.000 kilomètres, de Moscou à Vladivostok, que les gens « pratiquent » en empruntant tout ou partie du parcours. Julien me l’avait proposé l’année dernière, mais comme il n’imagine pas voyager dans des conditions « infrahumaines », selon ses standards personnels, qui ne sont pas vraiment ceux de tout le monde, la possibilité en avait été écartée, et je m’étais rendu à Bali.
Se référer à Bali n’est pas incongru, car ce lieu représente l’antithèse de l’ouverture. Maints espaces sont ouverts sur le monde. En soi, d’ailleurs, toute portion de la Terre est physiquement ouverte. Il existe néanmoins, rares, des parages clos sur eux-mêmes. Bali me semble en faire partie : refuge hindou dans un archipel musulman, conservatoire de lignées anciennes et de traditions immémoriales, où l’étranger n’appartient pas à leur monde, car celui-ci se limite aux habitants ; terres dont l’axe est un volcan, siège des démiurges favorables dans une cosmologie où les divinités marines sont maléfiques – ce qui est un indice de la méfiance que l’Océan inspire aux indigènes et de leur inappétence à voyager. L’île de Pâques diffuserait cette même impression, et en l’état présent, je ne sache d’autres lieux similaires ; hormis -sans doute- des manoirs de campagne délabrés, des chambres d’autistes, le sancto sanctorum d’une divinité païenne, des icebergs frôlant les Quarantième Rugissants, des volcans récemment surgis de l’Atlantique et –on le verra plus loin- les bords du lac Baïkal,...
Au contraire, dans cette gare de milieu de Sibérie, aux abords des vieilles terres mongoles et bouriates, près de ces anciens noyaux de destruction des civilisations sédentaires –et je ne crois nullement au mythe de leur régénération-, je me trouvais sur un point de ce vaste trajet des transhumances entre l’Orient et l’Occident. C’était comme la négation même du voyage, de l’impression de partance qui enveloppait les gens, la salle des pas perdus bonhomme, dans cette impression de tristesse, reliquat soviétique, et la laideur des immeubles environnants. Et je trépignais entre les voyageurs, la jeune fille qui m’accompagnait ne me comprenait pas et cette traversée de la gare lui parut une folie, qu’elle commenta d’ailleurs, puisque la pléiade des jeunes filles qui nous entourait me plaisanta par la suite sur ce thème. Il était impossible de se rendre sur les quais sans avoir acheté un billet. Eussé-je été plus jeune, je serais –vraisemblablement ?- parti vers la Mongolie et la Chine.
Du Cap, à 17 ans, j’avais bien pris le Train Bleu pour Johannesburg, parcouru les vignobles hollandais, les réserves et les homelands, visité les royaumes du Lesotho et du Swaziland pour me retrouver à Durban entre les surfeurs et les marchands indiens. Bornéo ne m’avait pas effrayé à 16 ans et je n’y aurais pas pensé à deux fois si l’on m’avait proposé le Kamtchatka ou la Terre de Feu. Mais l’embourgeoisement, un « sentiment de responsabilité » et, mais cela je n’aime vraiment pas me l’avouer, une certaine lassitude me firent renoncer à tel projet.
Peur de la solitude ? Je souriais seulement, pensant « et si Alceste me l’avait proposé ». Je me rappelais alors qu’au moment des adieux, Cadet de Frégate avait décrit les Canaries d’une manière enchanteresse. A lire les expressions mitigées de mon visage, il entama ensuite la liste des possibilités d’une affectation en Ville, près le Ministère de la Marine.
De la Sibérie, demeure seulement un point, d’où tracer une ligne imaginaire…
Alors, ouvrant le Livre,
Tu promenais un doigt usé entre les prophéties, puis le regard fixé au large, tu attendais l’instant du départ, le lever du grand vent qui te descellerait d’un coup, comme un typhon, divisant les nuées devant l’attente de tes yeux.
Et une photographie insignifiante, celle de la gare prise de l’autre rive de l’Angara, entre les « flâneurs », amoureux emmitouflés, jeunes gens à s’enivrer, personnes louches, vieilles décrépites à qui donner la menue monnaie, kopeks et autres, sous un soleil dont les rayons reflétés sur la neige donnaient des teintes bleutées, bleu arctique, comme si la Ville se trouvait plutôt en bordure du Pôle Nord que près de la Mongolie.
L’Angara ne gèle pas quand il traverse la ville, à cause de la force du courant en cet endroit, ce qui donne l’image d’un fleuve fumant à la manière d’une «ébullition des antipodes», où tout devrait être le contraire de ce qui se trouve en Europe, à l’aune des cygnes noirs découverts en Australie, du sens giratoire des tourbillons dans l’hémisphère sud. Les hommes possèdent-ils un comportement des antipodes également ? Nous sommes les émules des anciens grecs et des premiers géographes, même Hérodote n'y échappe pas, et Marco Polo s'en délecte, nous nous complaisons toujours à imaginer le lointain merveilleux. Nous aimerions inventer ou découvrir des Mille et Une Nuits, et nous nous rendons compte combien, finalement, nous nous ressemblons, mêmes instincts, mêmes appétits, une animalité culturée comme partout ailleurs ; les abysses se retrouvent dans les détails.
16:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
D. Baikal I - Le froid sibérien
Non, le froid sibérien n’est pas une légende. Qui en aurait douté ? Et encore, nous bénéficiâmes d’un climat amène, -20ºC. Nous n’avions pas atteint ces pointes de froid où l’haleine, au sortir de la bouche, se transforme immédiatement en cristaux de glace et tombent au sol avec un bruit que les locaux surnommeraient « le murmure des étoiles ». Une légende indigène affirme qu’aux époques de froid extrême les mots eux-mêmes gèlent et tombent à terre. Ils sortent de leur léthargie au printemps et commencent à vibrionner ; soudain l’air s’emplit de bouts de conversation, de déclarations d’amour périmées, de lamentations oubliées.
La « promenade » autour du lac Baïkal se révéla un clin d’œil aux expéditions arctiques. Un beau mot anglais est « to perambulate ».
At Syon, we perambulate a succession of rooms of the greatest magnificence, beginning with the entrance hall, with an apse of columns -- characteristic of Adam, all dazzling whiteness.
Pourrait-on dire pérambuler en français ? « Nous pérambulâmes le long de la plage ».
Dans les longs conciliabules en Ville sur la manière de se couvrir, avant le départ, les avis étaient partagés entre l’anorak dernier cri et les vêtements isothermiques, et les superpositions. J’avais choisi la dernière formule, mais je ne m’imaginais pas me retrouver pour les besoins de l’excursion avec plusieurs paires de chaussettes aux pieds, un pantalon en velours côtelés, deux ticheurtes, deux pulls, un tweed, un manteau, une écharpe himalayenne, une cagoule, un bonnet afghan, des gants et des lunettes de soleil.
Pour nous réchauffer, nous dévorions de délicieuses spécialités. Les dîners étaient très agréables, les plats étaient présentés à table, selon le système du « service à la russe », d’ailleurs, importé en Europe par le prince Kourakine. Les mastications étaient ponctuées de toast portés en l’honneur des commensaux. Le troisième toast est toujours porté à l’amour et aux femmes. Aussi il revient aux hommes de dédier ce toast et, parmi les hommes…. L’honneur est réservé aux Espagnols, leur réputation de galanterie, ou plutôt de séducteurs-nés ayant franchi la chaîne de l’Oural, ce qui explique sans doute que notre entourage aura été exclusivement féminin durant le séjour. Ce privilège de lever son verre en l’honneur de la beauté et des charmes de la gens féminine… m’était donc également destiné… en tant que Madrilène ; car même si la noirceur ténébreuse d’Alceste, et ses yeux charbonneux, contrastaient avec ma physionomie, qui se rapproche plus des pâleurs slaves, j’étais mis dans le même sac. Cet amalgame provoqua un léger quiproquo, car nous croisions quelquefois une délégation de quelque département de France, qui s’étonnait. Pour en revenir au troisième toast, consacré au « nerf de l’esprit humain », il n’était pas difficile de parler des yeux de Sibérie, ni d’inviter nos hôtes à venir admirer les beautés ibériques.
15:25 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
E. Baikal II - Le Lac ou le Nombril du Monde
Quant au fameux Lac Baïkal dont tout le monde vante la beauté, oui, il impressionne, d’autant qu’il était pris dans une épaisse gangue de glace par où transitaient des caravanes de camion qui joignaient les deux rives. La surface du lac révélait une blancheur qui allait de la teinte laiteuse au bleu profond ; le lac présentait surtout une aire hachurée, brisées et ressoudées en milles endroits par l’intense activité sismique qui anime ses abysses. De la rive d’où nous le contemplions, nous apercevions les crêtes neigeuses de Bouriatie, sur une rive gelée et enneigée, entre les bateaux enchâssés dans la banquise, port de pêche fantôme, en hibernation, plutôt, en espérant la débâcle de mai. Le Baïkal gèlerait en une seule nuit, aux alentours de janvier.
Pour maintes personnes, le lac Baikal est le centre du monde. Tous les guides se plaisent à répéter les données suivantes : datant de l’ère tertiaire, voici 25 millions d’années, il abrite 1.200 espèces endémiques, reliquat des anciennes mers qui recouvraient la Sibérie. Le lac est surtout d’une pureté exceptionnelle, sous la menace des activités humaines, cette pureté est due au travail d’une espèce de crabe, nommé epischura, qui nettoie et oxygène les eaux, dont la température constante est de 3ºC. Les profondeurs atteignent 1.500 mètres, et la faille va grandissant, point de rencontre entre deux plaques, qui s’éloignent. Le lac, dans de nombreux millions d’années futurs, deviendra une nouvelle mer. Il abrite un poisson excellent, l’omul, une sorte de saumon, mais d’un rouge intense, et d’un goût très prononcé, très gras.
J’ai eu l’occasion d’admirer de nombreuses espèces dans un de ces musées qui paraissent survivre dans un naufrage administratif : des salles vieillottes où les animaux empaillés pourrissent et puent, où des bocaux sales renferment des poissons et des crustacés dans de l’alcool pisseux. Le spécimen le plus notable est le poisson golianka, un poisson des profondeurs si transparent que l’on peut lire à travers son corps. Ce dernier est également si gras que le corps fond quand il est ramené à la surface. Les Bouriates l’utilisaient comme combustible pour leurs lampes à huile. Comme de bien entendu, le lac recèle une île sacrée, Olkhon, relief volcanique, résidence de la déesse Dianda. Comme la faille va s’élargissant, le lac tremble souvent. Cela demeure de l’ordre de l’anecdote en été, mais cela s’avère périlleux en hiver, quand ses eaux gelées servent de route pour joindre les deux rives, quand un tremblement fend la glace et engloutit les voitures qui rejoignent ainsi certaines malheureuses caravanes antiques de Bactriane sur la route du thé. Le musée contient également des aquariums, où l’on peut admirer ces fameux epsichura nettoyeur des eaux, une gracile créature blanchâtre dont la cavité abdominale est remplie de pattes ciliées agitant l’eau. Un autre aquarium contenait un couple de phoques, autre espèce endémique de ces eaux, dont la présence immémoriale dans ces parages demeure un mystère. Vision attristante de deux mammifères emprisonnés dans des eaux sales pour l’ébahissement du public, plissés et bouffis de graisse pour ne pouvoir évoluer en liberté.
Au sortir de l’Institut, nous étions les spectateurs d’un magnifique soleil bleuté, à l’embouchure du fleuve Angara, là où la force du courant permet aux eaux de se libérer un moment, fumant et « bouillonnant », frémissant sous un crépuscule d’un « jaune cérulé » provoqué par la bleueur des neiges omniprésentes. Et il est vrai, aucun rougissement, juste un bleuissement plus accentué, mais léger, bleu coelerum, bleu isatis, bleu de cinéraire, ou couleur de porcelaine de Chine.
Nous avons dîné aux abords du lac, dans un ancien village de pêcheurs transformé en lieu de résidences secondaires pour les nouveaux riches de la ville, où nous avons dégusté l’omul. Une autre manière de savourer les poissons du Baïkal fut un autre soir, sous la forme de sushi-sashimi dans un restaurant d’Irkoutsk nommé Kyoto. La cuisine ressemblait plus à des plats mongols, mais cela me rappela les sushi-sashimi savourés dans le quartier japonais de Sao Paulo, voici deux ans, des poissons crus de Sibérie à ceux d’Amazonie.
14:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
F. Impressions de Violence?
Un sentiment de tristesse et d’effroi régnait auprès des hommes russes, que nous entrevoyions sous la protection de nos compagnes slaves. Ils paraissaient vraiment patibulaires et contrastaient de manière d’autant plus remarquable avec notre coterie féminine. Il est vrai, mon impression avait été déformée par la lecture d’un article de presse abominable sur les mauvais traitements endurés par les jeunes recrues dans l’armée russe, soumis à des sévices qui ne dépareraient pas la liste des férocités de certains ancêtres scythes ou zaporogues. L’article traitait d’un jeune russe de 18 ans, brimé par ses camarades de promotions plus anciennes de telle manière qu’il fut laissé pour mort durant trois jours. Il survit aujourd’hui, mutilé, amputé des jambes et des organes génitaux. En croisant telle ou telle physionomie patibulaire, je me demandais à quelle épreuve ils durent être soumis, et ensuite quelles épreuves eux-mêmes imposèrent.
L’hôtel où nous étions logés se trouvait au centre-ville, en bordure de ce qui devait être l’ancienne promenade où les gens élégants d’antan pérambulaient, et à l’emplacement de ce qui dut être un palais avant d’être réduit en un rectangle d’acier, béton et verre de sept étages. L’hôtel a dû connaître des gloires anciennes mais il tombe en décrépitude pour le moment. Le troisième étage est dédié à l’amour, comme le troisième toast porté à l’occasion d’un dîner, même s’il s’agit ici plutôt de « l’amour qui passe », selon les termes d’un des membres de la délégation piémontaise qui, au Sénégal, aux coups frappés à la porte de la chambre, découvre une plantureuse négresse mi-dévêtue, chantonnant, « c’est l’amour qui passe » de ses lourdes lèvres amaranthes. L’hôtel, donc, fait office de tripot, où l’on peut jouer au billard, au casino, se mettre au karaoké, croiser des égéries de l’amour qui flânent dans les salons ou au bar, le tout dans un décor incroyablement kitch, devinant d’autres trafics entre les ivrognes de la première heure qui s’effondrent dans les couloirs. Mais c’est sans doute là la population idoine pour cette ville, portique vers le Far East russe, haut lieu de contrebande. En tous les cas, je me suis rarement senti aussi peu à ma place, ou plutôt, aussi déplacé qu’en ces lieux. Je suis tout à fait injuste et partisan, la pléiade féminine qui nous escorta était charmante, les autorités locales aux petits soins et je suis persuadé qu’avec une connaissance minime du russe plusieurs physionomies se seraient éclairées. D’autant que maints visages donnaient l’envie qu’ils s’éclaircissent. Car, mais rares, à considérer la gent masculine, on aperçoit des jeunes hommes dignes de figurer dans des nouvelles romantiques, des descendants de la plus pure race slave ou d’admirables croisements avec des cosaques, des tatars, des bouriates, des ukrainiens,… ; quelques corps d’athlètes surmontés d’une tête aux traits comme l’on dit « taillés à la hache », à la manière des prophètes baroques cisaillés par Aleijadinho pour des églises du Brésil, comme la Terrasse des Prophètes, mais dorés, la peau elle-même blonde, saine, charnue, d’où décollent deux yeux d’un azur arctique, couleur d’aigue-marine, et des lèvres érubescentes.
La seule impression « paisible » fut à la Philharmonique de la ville, un bâtiment bâti à la mode de Saint Pétersbourg, néo-classique et vétuste, les murs intérieurs très Wedgwood, bleu rehaussé de pilastres ou de chapiteaux stuqués de blanc, peints et repeints, de vieux sièges inconfortables. J’imaginais très bien y croiser le fantôme de mademoiselle Christiani, une violoncelliste française qui se convertit en aventurière aux alentours du règne de Louis-Philippe : en tournée en Sibérie, elle tomba amoureuse à Irkoutsk du général Mouravieff, et partit avec lui à la découverte du Kamtchatka. Le public était assez âgé, de jeunes filles sages, si pâles que des cernes de cette fameuse couleur mauve asphodèle ornaient leur visage, et bien droites sur leur siège, que l’on imagine sortir de compétitions de patinage ou de gymnastique. Ce fut également le lieu où je pus apercevoir un peu de « douceur masculine », à l’occasion de ce concert symphonique, quelques jeunes gens proprets et que l’on espère sobres, accompagnant leur petite amie ou leurs parents. L’interprète de la délégation française, une jeune fille de 18 ans, ne s’était encore jamais rendue à un concert. Elle en pleura d’émotion. Notre intermédiaire espagnole, quant à elle, n’avait jamais mis les pieds dans un restaurant. La plus singulière des jeunes filles qui nous avaient été « échues » était Oksana, parlant avec lenteur et componction un français académique. Elle ressemblait à Chiara Mastroianni, mais en version plus sympathique, et plus pâle encore, mais tout aussi marmoréenne dans ses expressions, parlant doucement des lèvres sans que frémît un autre muscle facial ; devisant avec sérieux, et de toute chose, droite, raide en fait, de cette fameuse pâleur qui permet de distinguer les veinules du cou et que l’on aurait pu trouver dans les meilleurs salons XVIIIe
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G. En Bouriatie
En fin de séjour, découverte de la république voisine de Bouriatie. Nous étions promenés dans une bourgade paisible où trônait un musée local, retraçant l’histoire de ce peuple : quelques objets, des photographies ; un chœur local chantait des hymnes et dansait, une clameur sirupeuse, acoustiquement chinoise, un chaman invoquait les dieux selon des succédanés d’antiques rites païens. Nous étions entourés par une troupe d’écoliers.
En toute autre circonstance, ma pédanterie innée et le « snobisme intellectuel coutumier » auraient rejeté de telles manifestations ; mais nous étions en Russie, et de telles scènes païennes, de telles célébrations pseudo religieuses auraient valu la mort ou la déportation à leurs auteurs. Les chamanes, guides spirituels des « petits peuples de Sibérie », ouverts à la religion orthodoxe comme au lamaïsme thibétain, furent massacrés, les objets de culte qui subsistent le doivent grâce à leur occultation par des familles qui en prenaient le risque, ou parce qu’ils étaient exposés dans des musées de l’athéisme en vue d’êtres dénigrés. De nombreuses icônes et de nombreuses cloches d’église ont été rendues à leurs temples parce qu’elles étaient exhibées dans de tels musées, « édificateurs des masses ».
Ce souvenir de l’Union soviétique me fait penser à l’impression différente que possédait Alceste en se rendant en Sibérie. Il pensait en termes de terres d’exil et de goulags, tandis que je songeais quant à moi à ces paysages de Transsibérien vers la fenêtre du Pacifique, et les seuls exils que je pouvais concevoir étaient celui d’Ossendowski, par exemple. Je n’ai pas envie de me comparer à madame d’Oberkich, qui arrêta ses mémoires en 1789, parce que ce qui suit « m’arrache la plume des mains », et date à laquelle « tout est fini » à ses yeux ; et de vouloir arrêter le temps en 1917, mais la Sibérie représente cette ligne de chemin de fer courant vers un Océan, ouvrant les terres jusqu’au Cercle Arctique et les plaines de Mongolie et de Mandchourie.
Pour Alceste, en revanche, la Sibérie se résume au souvenir du goulag. S’il est vrai que les environs d’Irkoutsk servirent de terres d’exil du temps des Décembristes, les goulags léninistes et staliniens sont plus au Nord, à Vorkuta, Novilsk mais surtout à Kolima. Je n’ai vraiment aucun titre à en parler, juste renvoyer à un livre de Colin Thurbon, « In Siberia », qui décrit le voyage d’un journaliste anglais à travers ces contrées, notamment à la découverte des anciens camps de concentration soviétiques, et des gens qui en ont survécu, ou de leurs descendants. Certains auteurs chiffrent le nombre de victimes à 20 millions d’infortunés. Ce chiffre donne un désagréable sentiment d’abstraction et d’inimaginable, une steppe couverte de marguerites et de blés fauchés d’un coup par la faucille communiste. Ah ! pourquoi le régime tsariste ne pouvait accepter un régime moins autoritaire ? A posteriori, l’idéal des Décembristes apparaît comme un des ces «rendez-vous manqués» de l’Histoire, pour notre tragédie.
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H. L'avant-garde russe... arrière-goût à Madrid
Je pensais aux ultimes images de Sibérie, et à d’autres choses, en visitant une exposition double dédiée à l’Avant-Garde russe, au Thyssen et à la Casa de Alhajas. Amandiers en fin de floraison, camélias exubérants, les premiers insectes estivaux à rôder. Le Thyssen présentait des œuvres « classiques », les productions de Kandinsky, de Chagall et Filonov, que j’avais d’ailleurs vues à l’occasion de visites des musées où elles résident normalement, et dans diverses expositions antérieures, notamment celle qui se tint à Bruxelles voici peu, dans le cadre de Europalia Russie. La Casa de Alhajas avait le mérite de présenter des œuvres mineures. Le bâtiment en soi permet de belles mises en scène, car il possède un large patio intérieur, abrité d’une verrière. À l’occasion de l’exposition, les murs ont été repeints en un bleu pétrole ombreux, et un immense panneau au milieu du patio accueillait le visiteur en montrant la fameuse œuvre de Tatline, le Monument à la Troisième Internationale, datant de 1920, une maquette constructiviste qui ne se réalisa jamais, une utopie comme la doctrine qu’elle entendait illustrer. Elle ressemble, déhanchée, à la Tour de Babel de Breughel.
Mais c’étaient surtout les affiches de propagande de Gustav Klutsis et les photographies d’Alexandre Rodchenko, images d’endoctrinement d’un monde où j’aurais été mis au goulag illico presto, où lire Marcel Proust aurait été contre-révolutionnaire et les états mélancoliques contre-productifs. Une affiche écarlate me fit vraiment frémir, elle portait pour titre : « Ouvriers, nous dépasserons le plan quinquennal ! nous l’accomplirons en quatre ans ! ». Il y avait également un service à thé « suprématiste » de Nikolai Suetin et des échantillons de tissu pour des robes ou des fauteuils, avec des faucilles, des engrenages mécaniques, des barrières révolutionnaires, des pionniers. J’avais l’impression de me trouver devant les éléments d’un passe-temps, une gigantesque boîte à jouets, comme s’il s’agissait de « s’amuser à la révolution russe » comme l’on pourrait se divertir à cow-boys et indiens, se retrouver dans un deux-pièces aux murs recouverts de papiers entrelaçant des faucilles et des gerbes de blé, me servant du thé dans une tasse à la Malevitch, après avoir travaillé pour le bien du peuple en aidant à la construction du Monument à la Troisième Internationale, une nouvelle Babel...
Le soir je dînais en compagnie de Filiberto, ce qui accentua encore –vraiment- le contraste. Il m’offrit un livre sur Jean de Bourgogne. Le lendemain je déjeunais en compagnie de la Dame de Lahore, un autre contraste, d’autant qu’elle me parlait de son anniversaire, qu’elle s’en allait fêter à New-York en compagnie d’autres amies Bégums trimballées de Londres, de Dubaï et d’autres lieux pour l’occasion. Pourvu qu’elle y demeure ! Je lui souhaite sincèrement tout le bien du monde, mais loin de moi, hors de ma vue. Je lui ai versé un tribut sous forme de bracelets en ambre de la Baltique.
De « souvenirs de Sibérie», qui trône maintenant sur une étagère, j’ai acheté deux boîtes en lapis-lazuli, qui s’ajoutent à deux boîtes façonnées dans la même pierre, ramenées du Pakistan ; et une autre du Chili. J’ai en effet une passion pour 1º les boîtes et 2º le lapis-lazuli. Le lapis, pour sa couleur bleue, mais aussi, parce qu’elle guérirait de la mélancolie. Selon William Rowland, dans son traité The Complete Chemical Dispensatory, la pierre
purgeth chiefly melancholy, cures quartans, apoplexies, epilepsies, diseases of the spleen, and many forms of dementia
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