03.12.2006
A. Le "Bel-Air" de la Ville
A maints égards, la Sibérie ressemble au Far West américain. Ainsi, le XIXe siècle est également l’époque d’une ruée vers l’or, mouvements de la droite vers la gauche, ou de la gauche vers la droite, comme s’ils allaient se réunir à un point imaginaire du Pacifique. Des petits négociants, comme le dit l’expression « s'enrichissent du jour au lendemain ». Une simple pépite de métal jaune transforme des serfs en fuite et des bagnards en hommes d'affaires courtisés. Quelques millionnaires paradent le long des boulevards nouvellement tracés de la ville, nommée pompeusement le Petit Paris de la Sibérie – combien d’émules urbaines parisiennes sur le globe ! Une anecdote qui se retrouve dans tous les guides conte qu'un prospecteur chanceux acquiert un lit à baldaquin, qu'il juge ensuite trop beau pour être utilisé: «Je dors dessous», confie-t-il. Les plus voluptuaires expédient leur linge à Londres: le seul endroit au monde, prétendent-ils, où les lavandières blanchissent les chemises comme il convient. Ceux de Manaus possédaient les mêmes pratiques. Et tant pis s'il faut attendre un an le retour des vêtements propres.
1879 est une de ces dates-clefs, un incendie ravage les trois quarts de la cité durant trois jours. Toute ville de ce nom se doit-elle de subir un cataclysme autour duquel leurs citoyens se soudent ? Songer aux chutes des villes d’empire, aux désastres de Lisbonne, Londres, Los Angeles et de la Nouvelle-Orléans ? Le gouverneur de Sibérie contraint les propriétaires à rebâtir leurs demeures en pierre. Rapidement, la reconstruction d'Irkoutsk vire au concours d'élégance: chaque famille entend posséder le palais le plus raffiné, le manoir le plus délicat, la façade la plus travaillée. Obligation coûteuse et impopulaire à l'époque, mais qui permet de concentrer les familles les plus fortunées dans le centre-ville, qui égrenent encore de surprenants palais, dont le Nom et celui de la famille ou du marchand qui le fit bâtir, subsistent: Vtorov, Trapeznikov, Sibiryakov,...
Sukachyov fonda l’actuel musée des beaux-arts, dont voici la façade quelque peu décrépite.
Ce musée donne un sentiment de décrépitude qu’augmente encore la présence de babouchka emmitouflées, qui se retrouvent par paire dans toutes les salles, recouverte d’une mantille de feutre couleur taupe.
Alceste affirme que le gouvernement leur donne une pension de misère et que le seul moyen de se réchauffer est de hanter les couloirs et les salles des institutions publiques. Son affirmation est sans doute pertinente, quand on considère les isbas semi-éboulées des quartiers anciens. Car, assez étonnament, le centre-ville est plutôt bien préservé. Quelques palais et des églises ont été détruites pour faire place à des édifices vomitifs, mais dans l’ensemble le tissu urbain est antérieur à la catastrophe bolchévique. Les bâtiments à la Le Corbusier soviétique sévissent surtout dans les faubourgs. Le noyau historique conserve donc, hormis sur ses grands axes, sa structure des isbas parsemées comme dans un paysage de campagne et de belles églises repeintes et aux bulbes redorés.
Quelques unes des isbas sont rénovées, trop rénovées même, pimpantes, clinquantes, mais la plupart, dégradées et affaissées, ressemblent à des boîtes de conserve jetées sur la voirie. Néanmoins, la neige donnait à l’ensemble une image féée, d’autant que les bulbes bleu et or récemment repeints fendaient l’air au-dessus d’eux, dans leurs renflements bonhommes.
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