03.12.2006

B. Transsibérien I - Le Syndrome des Syrtes

Après le syndrome de Stendhal et un nouveau venu inventé pour les Américains en vadrouille à Florence, le syndrome du David de Michel-Ange, voici le syndrome des Syrtes, ou comment un endroit, une croisée des chemins donne le vertige, permet à un besoin impérieux, irrépressible de s’en aller vers l’ailleurs d’envahir le corps, entraîne à la folie des voyages, des départs, des parcours vers l’inconnu.

Je me rappelle très bien, lors d’une virée au Maroc, parvenus en bordure du désert du Sahara et de ses premières dunes, un prétendu Touareg nous propose une ballade en chameau et devant notre refus nous apostrophe : « comment, vous arrivez au bout du monde et vous ne voulez pas découvrir les dunes de sable! ». Je lui avais répliqué que la terre étant ronde, les « bout du monde » n’existent pas. Il ne fut pas très content, et ma réponse était stupide, mais j’étais énervé de me retrouver dans un guet-apens pour touristes à la fin d’une piste. Certes, les finistères n’existent pas objectivement, puisque nous vivons sur un globe, mais l’impression subjective des extrémités de monde est quant à elle bien vivace : franchissant le Cap de Bonne Espérance, à la pointe des monts de Sintra, au sommet du volcan du Teide, admirant la courbures de l’Océan. Mais il est surtout d’autres lieux qui invitent au voyage, certains ports, bien sûr, comme Lisbonne ou Valparaiso, mais aussi des villes de bord de steppes, de mer, de forêts, de montagnes, et toutes les villes-étapes qu’ont égrenés les périples humains.

L’œuvre de Julien Gracq, le Rivage des Syrtes, est considérable pour plusieurs raisons. Celle, universellement admise et commentée par l’auteur, de la vieille civilisation qui entend commettre un suicide d’elle-même, dans une « distillation », un « sublimé » de l’histoire. Mais il y a également les mélancolies de la déception amoureuse, celles d’Aldo qui appartient « à une des plus vieilles familles d’Orsenna » ; Aldo qui distille d’un alambic intime cette soif de l’ailleurs, du lointain, qui n’hésite pas à franchir les limites et à s’aventurer sous le volcan agressif, brasillant dans la nuit, symbole du Farghestan antagoniste. L’ailleurs relève du vertige, de l’irrépressible. Il devient impérieux de s’en aller, quoique cela puisse coûter. Le mouvement est incoercible.

Philippe[s] nous confie qu’il passa trente-six heures en 1992 dans un train entre Chongqing et Xian, mais qu’’il s’en lassa vite ; émule, sans doute, de Blaise Cendrars :

A partir d’Irkoutsk le voyage
devint beaucoup trop lent
Beaucoup trop long
Nous étions dans le premier train
qui contournait le lac Baïkal

En 1987, j’avais passé 25 heures dans le Train Bleu reliant la Ville du Cap à Johannesburg. Un pays isolé par l’embargo international, une monnaie dévaluée et des Africains blancs qui me bassinaient à justifier l’apartheid à chaque occasion. De ce voyage, je croyais ne jamais devoir m’en lasser. Il est vrai, je m’étais copieusement soûlé et j’avais eu le soir comme compagne de table une jeune fille particulièrement allègre du Zimbabwe. Les couverts tintinnabulaient tandis que nous longions les Drakensberg. Et dans cette gare de Sibérie, en forme typique de gâteau de mariée, style IIIe République, comme si un Tsar l’avait fait démonter pièce par pièce d’une exposition universelle pour l’exiler en compagnie de plusieurs milliers de ses sujets,

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dans cette station à l’architecture si familière, je ressentais l’envie d’explorer d’autres latitudes, arpenter sous d’autres Tropiques, peuplades à découvrir, épeler leurs syllabes selon une litanie chamanique : les Aléoute, les Tchouktche, les Chouvane, les Dolgan, les Entsy, les Evenk, les Even, les Inuits, les Itel'men, les Ket, les Khanty, les Koryak, les Kumandint, les Mansi, les Nanai, les Negidal, les Nenet, les Nganasan, les Nivkhi, les Orochi, les Orok, les Saami, les Sel'kup, les Shor, les Teleoute, les Tofalar, les Tuvian-Todzhynt, les Udege, les Ul'chi, les Yukagir,...

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Et le train aurait dû arriver en gare. Les colporteurs auraient dû sortir de leur léthargie l’espace d’un arrêt. Les babouchkas postées auraient dû se réveiller de leur torpeur pour offrir du thé jaillissant d’un samovar fuligineux, ou des fruits. J’aurais dû m’engouffrer dans un des wagons. Je suis persuadé que des gens l’on fait. Je me serais rappelé ce passage de la Recherche où le Narrateur parle de ces lieux spéciaux,

les gares, lesquels ne font presque pas partie de la ville mais contiennent l’essence de sa personnalité de même que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

Elles contiennent surtout une autre essence, un concentré d’adieux, un distillé de tous les sentiments humains qui peuvent se révéler quand on entreprend un voyage.

Commentaires

pourquoi pas:)

Ecrit par : Nina_Tool | 20.09.2009

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