03.12.2006

C. Transsibérien II - Le point & la ligne

A faire part également de cette «impression du point et de la ligne». Le Transsibérien s’imagine comme une ligne, longue rayure sur le monde de plus de 10.000 kilomètres, de Moscou à Vladivostok, que les gens « pratiquent » en empruntant tout ou partie du parcours. Julien me l’avait proposé l’année dernière, mais comme il n’imagine pas voyager dans des conditions « infrahumaines », selon ses standards personnels, qui ne sont pas vraiment ceux de tout le monde, la possibilité en avait été écartée, et je m’étais rendu à Bali.

Se référer à Bali n’est pas incongru, car ce lieu représente l’antithèse de l’ouverture. Maints espaces sont ouverts sur le monde. En soi, d’ailleurs, toute portion de la Terre est physiquement ouverte. Il existe néanmoins, rares, des parages clos sur eux-mêmes. Bali me semble en faire partie : refuge hindou dans un archipel musulman, conservatoire de lignées anciennes et de traditions immémoriales, où l’étranger n’appartient pas à leur monde, car celui-ci se limite aux habitants ; terres dont l’axe est un volcan, siège des démiurges favorables dans une cosmologie où les divinités marines sont maléfiques – ce qui est un indice de la méfiance que l’Océan inspire aux indigènes et de leur inappétence à voyager. L’île de Pâques diffuserait cette même impression, et en l’état présent, je ne sache d’autres lieux similaires ; hormis -sans doute- des manoirs de campagne délabrés, des chambres d’autistes, le sancto sanctorum d’une divinité païenne, des icebergs frôlant les Quarantième Rugissants, des volcans récemment surgis de l’Atlantique et –on le verra plus loin- les bords du lac Baïkal,...

Au contraire, dans cette gare de milieu de Sibérie, aux abords des vieilles terres mongoles et bouriates, près de ces anciens noyaux de destruction des civilisations sédentaires –et je ne crois nullement au mythe de leur régénération-, je me trouvais sur un point de ce vaste trajet des transhumances entre l’Orient et l’Occident. C’était comme la négation même du voyage, de l’impression de partance qui enveloppait les gens, la salle des pas perdus bonhomme, dans cette impression de tristesse, reliquat soviétique, et la laideur des immeubles environnants. Et je trépignais entre les voyageurs, la jeune fille qui m’accompagnait ne me comprenait pas et cette traversée de la gare lui parut une folie, qu’elle commenta d’ailleurs, puisque la pléiade des jeunes filles qui nous entourait me plaisanta par la suite sur ce thème. Il était impossible de se rendre sur les quais sans avoir acheté un billet. Eussé-je été plus jeune, je serais –vraisemblablement ?- parti vers la Mongolie et la Chine.

Du Cap, à 17 ans, j’avais bien pris le Train Bleu pour Johannesburg, parcouru les vignobles hollandais, les réserves et les homelands, visité les royaumes du Lesotho et du Swaziland pour me retrouver à Durban entre les surfeurs et les marchands indiens. Bornéo ne m’avait pas effrayé à 16 ans et je n’y aurais pas pensé à deux fois si l’on m’avait proposé le Kamtchatka ou la Terre de Feu. Mais l’embourgeoisement, un « sentiment de responsabilité » et, mais cela je n’aime vraiment pas me l’avouer, une certaine lassitude me firent renoncer à tel projet.

Peur de la solitude ? Je souriais seulement, pensant « et si Alceste me l’avait proposé ». Je me rappelais alors qu’au moment des adieux, Cadet de Frégate avait décrit les Canaries d’une manière enchanteresse. A lire les expressions mitigées de mon visage, il entama ensuite la liste des possibilités d’une affectation en Ville, près le Ministère de la Marine.

De la Sibérie, demeure seulement un point, d’où tracer une ligne imaginaire…

Alors, ouvrant le Livre,
Tu promenais un doigt usé entre les prophéties, puis le regard fixé au large, tu attendais l’instant du départ, le lever du grand vent qui te descellerait d’un coup, comme un typhon, divisant les nuées devant l’attente de tes yeux.

Et une photographie insignifiante, celle de la gare prise de l’autre rive de l’Angara, entre les « flâneurs », amoureux emmitouflés, jeunes gens à s’enivrer, personnes louches, vieilles décrépites à qui donner la menue monnaie, kopeks et autres, sous un soleil dont les rayons reflétés sur la neige donnaient des teintes bleutées, bleu arctique, comme si la Ville se trouvait plutôt en bordure du Pôle Nord que près de la Mongolie.

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L’Angara ne gèle pas quand il traverse la ville, à cause de la force du courant en cet endroit, ce qui donne l’image d’un fleuve fumant à la manière d’une «ébullition des antipodes», où tout devrait être le contraire de ce qui se trouve en Europe, à l’aune des cygnes noirs découverts en Australie, du sens giratoire des tourbillons dans l’hémisphère sud. Les hommes possèdent-ils un comportement des antipodes également ? Nous sommes les émules des anciens grecs et des premiers géographes, même Hérodote n'y échappe pas, et Marco Polo s'en délecte, nous nous complaisons toujours à imaginer le lointain merveilleux. Nous aimerions inventer ou découvrir des Mille et Une Nuits, et nous nous rendons compte combien, finalement, nous nous ressemblons, mêmes instincts, mêmes appétits, une animalité culturée comme partout ailleurs ; les abysses se retrouvent dans les détails.

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