03.12.2006

E. Baikal II - Le Lac ou le Nombril du Monde

Quant au fameux Lac Baïkal dont tout le monde vante la beauté, oui, il impressionne, d’autant qu’il était pris dans une épaisse gangue de glace par où transitaient des caravanes de camion qui joignaient les deux rives. La surface du lac révélait une blancheur qui allait de la teinte laiteuse au bleu profond ; le lac présentait surtout une aire hachurée, brisées et ressoudées en milles endroits par l’intense activité sismique qui anime ses abysses. De la rive d’où nous le contemplions, nous apercevions les crêtes neigeuses de Bouriatie, sur une rive gelée et enneigée, entre les bateaux enchâssés dans la banquise, port de pêche fantôme, en hibernation, plutôt, en espérant la débâcle de mai. Le Baïkal gèlerait en une seule nuit, aux alentours de janvier.

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Pour maintes personnes, le lac Baikal est le centre du monde. Tous les guides se plaisent à répéter les données suivantes : datant de l’ère tertiaire, voici 25 millions d’années, il abrite 1.200 espèces endémiques, reliquat des anciennes mers qui recouvraient la Sibérie. Le lac est surtout d’une pureté exceptionnelle, sous la menace des activités humaines, cette pureté est due au travail d’une espèce de crabe, nommé epischura, qui nettoie et oxygène les eaux, dont la température constante est de 3ºC. Les profondeurs atteignent 1.500 mètres, et la faille va grandissant, point de rencontre entre deux plaques, qui s’éloignent. Le lac, dans de nombreux millions d’années futurs, deviendra une nouvelle mer. Il abrite un poisson excellent, l’omul, une sorte de saumon, mais d’un rouge intense, et d’un goût très prononcé, très gras.

J’ai eu l’occasion d’admirer de nombreuses espèces dans un de ces musées qui paraissent survivre dans un naufrage administratif : des salles vieillottes où les animaux empaillés pourrissent et puent, où des bocaux sales renferment des poissons et des crustacés dans de l’alcool pisseux. Le spécimen le plus notable est le poisson golianka, un poisson des profondeurs si transparent que l’on peut lire à travers son corps. Ce dernier est également si gras que le corps fond quand il est ramené à la surface. Les Bouriates l’utilisaient comme combustible pour leurs lampes à huile. Comme de bien entendu, le lac recèle une île sacrée, Olkhon, relief volcanique, résidence de la déesse Dianda. Comme la faille va s’élargissant, le lac tremble souvent. Cela demeure de l’ordre de l’anecdote en été, mais cela s’avère périlleux en hiver, quand ses eaux gelées servent de route pour joindre les deux rives, quand un tremblement fend la glace et engloutit les voitures qui rejoignent ainsi certaines malheureuses caravanes antiques de Bactriane sur la route du thé. Le musée contient également des aquariums, où l’on peut admirer ces fameux epsichura nettoyeur des eaux, une gracile créature blanchâtre dont la cavité abdominale est remplie de pattes ciliées agitant l’eau. Un autre aquarium contenait un couple de phoques, autre espèce endémique de ces eaux, dont la présence immémoriale dans ces parages demeure un mystère. Vision attristante de deux mammifères emprisonnés dans des eaux sales pour l’ébahissement du public, plissés et bouffis de graisse pour ne pouvoir évoluer en liberté.

Au sortir de l’Institut, nous étions les spectateurs d’un magnifique soleil bleuté, à l’embouchure du fleuve Angara, là où la force du courant permet aux eaux de se libérer un moment, fumant et « bouillonnant », frémissant sous un crépuscule d’un « jaune cérulé » provoqué par la bleueur des neiges omniprésentes. Et il est vrai, aucun rougissement, juste un bleuissement plus accentué, mais léger, bleu coelerum, bleu isatis, bleu de cinéraire, ou couleur de porcelaine de Chine.

Nous avons dîné aux abords du lac, dans un ancien village de pêcheurs transformé en lieu de résidences secondaires pour les nouveaux riches de la ville, où nous avons dégusté l’omul. Une autre manière de savourer les poissons du Baïkal fut un autre soir, sous la forme de sushi-sashimi dans un restaurant d’Irkoutsk nommé Kyoto. La cuisine ressemblait plus à des plats mongols, mais cela me rappela les sushi-sashimi savourés dans le quartier japonais de Sao Paulo, voici deux ans, des poissons crus de Sibérie à ceux d’Amazonie.

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