03.12.2006

F. Impressions de Violence?

Un sentiment de tristesse et d’effroi régnait auprès des hommes russes, que nous entrevoyions sous la protection de nos compagnes slaves. Ils paraissaient vraiment patibulaires et contrastaient de manière d’autant plus remarquable avec notre coterie féminine. Il est vrai, mon impression avait été déformée par la lecture d’un article de presse abominable sur les mauvais traitements endurés par les jeunes recrues dans l’armée russe, soumis à des sévices qui ne dépareraient pas la liste des férocités de certains ancêtres scythes ou zaporogues. L’article traitait d’un jeune russe de 18 ans, brimé par ses camarades de promotions plus anciennes de telle manière qu’il fut laissé pour mort durant trois jours. Il survit aujourd’hui, mutilé, amputé des jambes et des organes génitaux. En croisant telle ou telle physionomie patibulaire, je me demandais à quelle épreuve ils durent être soumis, et ensuite quelles épreuves eux-mêmes imposèrent.

L’hôtel où nous étions logés se trouvait au centre-ville, en bordure de ce qui devait être l’ancienne promenade où les gens élégants d’antan pérambulaient, et à l’emplacement de ce qui dut être un palais avant d’être réduit en un rectangle d’acier, béton et verre de sept étages. L’hôtel a dû connaître des gloires anciennes mais il tombe en décrépitude pour le moment. Le troisième étage est dédié à l’amour, comme le troisième toast porté à l’occasion d’un dîner, même s’il s’agit ici plutôt de « l’amour qui passe », selon les termes d’un des membres de la délégation piémontaise qui, au Sénégal, aux coups frappés à la porte de la chambre, découvre une plantureuse négresse mi-dévêtue, chantonnant, « c’est l’amour qui passe » de ses lourdes lèvres amaranthes. L’hôtel, donc, fait office de tripot, où l’on peut jouer au billard, au casino, se mettre au karaoké, croiser des égéries de l’amour qui flânent dans les salons ou au bar, le tout dans un décor incroyablement kitch, devinant d’autres trafics entre les ivrognes de la première heure qui s’effondrent dans les couloirs. Mais c’est sans doute là la population idoine pour cette ville, portique vers le Far East russe, haut lieu de contrebande. En tous les cas, je me suis rarement senti aussi peu à ma place, ou plutôt, aussi déplacé qu’en ces lieux. Je suis tout à fait injuste et partisan, la pléiade féminine qui nous escorta était charmante, les autorités locales aux petits soins et je suis persuadé qu’avec une connaissance minime du russe plusieurs physionomies se seraient éclairées. D’autant que maints visages donnaient l’envie qu’ils s’éclaircissent. Car, mais rares, à considérer la gent masculine, on aperçoit des jeunes hommes dignes de figurer dans des nouvelles romantiques, des descendants de la plus pure race slave ou d’admirables croisements avec des cosaques, des tatars, des bouriates, des ukrainiens,… ; quelques corps d’athlètes surmontés d’une tête aux traits comme l’on dit « taillés à la hache », à la manière des prophètes baroques cisaillés par Aleijadinho pour des églises du Brésil, comme la Terrasse des Prophètes, mais dorés, la peau elle-même blonde, saine, charnue, d’où décollent deux yeux d’un azur arctique, couleur d’aigue-marine, et des lèvres érubescentes.

La seule impression « paisible » fut à la Philharmonique de la ville, un bâtiment bâti à la mode de Saint Pétersbourg, néo-classique et vétuste, les murs intérieurs très Wedgwood, bleu rehaussé de pilastres ou de chapiteaux stuqués de blanc, peints et repeints, de vieux sièges inconfortables. J’imaginais très bien y croiser le fantôme de mademoiselle Christiani, une violoncelliste française qui se convertit en aventurière aux alentours du règne de Louis-Philippe : en tournée en Sibérie, elle tomba amoureuse à Irkoutsk du général Mouravieff, et partit avec lui à la découverte du Kamtchatka. Le public était assez âgé, de jeunes filles sages, si pâles que des cernes de cette fameuse couleur mauve asphodèle ornaient leur visage, et bien droites sur leur siège, que l’on imagine sortir de compétitions de patinage ou de gymnastique. Ce fut également le lieu où je pus apercevoir un peu de « douceur masculine », à l’occasion de ce concert symphonique, quelques jeunes gens proprets et que l’on espère sobres, accompagnant leur petite amie ou leurs parents. L’interprète de la délégation française, une jeune fille de 18 ans, ne s’était encore jamais rendue à un concert. Elle en pleura d’émotion. Notre intermédiaire espagnole, quant à elle, n’avait jamais mis les pieds dans un restaurant. La plus singulière des jeunes filles qui nous avaient été « échues » était Oksana, parlant avec lenteur et componction un français académique. Elle ressemblait à Chiara Mastroianni, mais en version plus sympathique, et plus pâle encore, mais tout aussi marmoréenne dans ses expressions, parlant doucement des lèvres sans que frémît un autre muscle facial ; devisant avec sérieux, et de toute chose, droite, raide en fait, de cette fameuse pâleur qui permet de distinguer les veinules du cou et que l’on aurait pu trouver dans les meilleurs salons XVIIIe

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