03.12.2006

G. En Bouriatie

En fin de séjour, découverte de la république voisine de Bouriatie. Nous étions promenés dans une bourgade paisible où trônait un musée local, retraçant l’histoire de ce peuple : quelques objets, des photographies ; un chœur local chantait des hymnes et dansait, une clameur sirupeuse, acoustiquement chinoise, un chaman invoquait les dieux selon des succédanés d’antiques rites païens. Nous étions entourés par une troupe d’écoliers.

En toute autre circonstance, ma pédanterie innée et le « snobisme intellectuel coutumier » auraient rejeté de telles manifestations ; mais nous étions en Russie, et de telles scènes païennes, de telles célébrations pseudo religieuses auraient valu la mort ou la déportation à leurs auteurs. Les chamanes, guides spirituels des « petits peuples de Sibérie », ouverts à la religion orthodoxe comme au lamaïsme thibétain, furent massacrés, les objets de culte qui subsistent le doivent grâce à leur occultation par des familles qui en prenaient le risque, ou parce qu’ils étaient exposés dans des musées de l’athéisme en vue d’êtres dénigrés. De nombreuses icônes et de nombreuses cloches d’église ont été rendues à leurs temples parce qu’elles étaient exhibées dans de tels musées, « édificateurs des masses ».

Ce souvenir de l’Union soviétique me fait penser à l’impression différente que possédait Alceste en se rendant en Sibérie. Il pensait en termes de terres d’exil et de goulags, tandis que je songeais quant à moi à ces paysages de Transsibérien vers la fenêtre du Pacifique, et les seuls exils que je pouvais concevoir étaient celui d’Ossendowski, par exemple. Je n’ai pas envie de me comparer à madame d’Oberkich, qui arrêta ses mémoires en 1789, parce que ce qui suit « m’arrache la plume des mains », et date à laquelle « tout est fini » à ses yeux ; et de vouloir arrêter le temps en 1917, mais la Sibérie représente cette ligne de chemin de fer courant vers un Océan, ouvrant les terres jusqu’au Cercle Arctique et les plaines de Mongolie et de Mandchourie.

Pour Alceste, en revanche, la Sibérie se résume au souvenir du goulag. S’il est vrai que les environs d’Irkoutsk servirent de terres d’exil du temps des Décembristes, les goulags léninistes et staliniens sont plus au Nord, à Vorkuta, Novilsk mais surtout à Kolima. Je n’ai vraiment aucun titre à en parler, juste renvoyer à un livre de Colin Thurbon, « In Siberia », qui décrit le voyage d’un journaliste anglais à travers ces contrées, notamment à la découverte des anciens camps de concentration soviétiques, et des gens qui en ont survécu, ou de leurs descendants. Certains auteurs chiffrent le nombre de victimes à 20 millions d’infortunés. Ce chiffre donne un désagréable sentiment d’abstraction et d’inimaginable, une steppe couverte de marguerites et de blés fauchés d’un coup par la faucille communiste. Ah ! pourquoi le régime tsariste ne pouvait accepter un régime moins autoritaire ? A posteriori, l’idéal des Décembristes apparaît comme un des ces «rendez-vous manqués» de l’Histoire, pour notre tragédie.

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